Pseudonymat imposé ou liberté de choisir l'affichage de son identité?

September 6, 2020

Pseudonymat imposé ou liberté d'affichage : derrière une question technique, est-ce une autre manière de faire bouger le dialogue social “à la Française”

Nous allons changer d'outil technique d'ici quelques semaines. Cela entraîne des changements dans l’usage au quotidien pour les membres, et comme toujours quand on revisite les “évidences” d’hier, c’est l’occasion pour d’autres changements majeurs.
Nous avions commencé par réserver l’accès à echange.guildeur.fr au seul bénéfice des représentants du personnel. C'était une demande forte de nos alpha-tests.

Suite à de nouvelles discussions, les fondateurs de Guildeur ont décidé de prendre un risque et d'ouvrir notre espace d'échange à tous les professionnels intéressés par le progrès social au travail, donc à toute la communauté RH.

Nous faisons ainsi le pari collectif que le progrès social est un objectif commun qui rassemble toutes les bonnes volontés.

Seulement voilà. Cela engendre des questions nouvelles et des débats nourris entre membres fondateurs avant de consulter ou d’avoir le débat avec l’ensemble de la communauté.


Au-delà du débat technique, c’est un débat d’idées sur la meilleure manière de faire bouger le dialogue social “à la Française”. Nous allons l’instruire comme une dispute entre les tenants d’un pseudonymat généralisé et ceux qui tiennent à une liberté d’affichage par défaut.


En faveur du pseudonymat imposé pour dépasser la conflictualité et la posture “officielle”

Dans les instances paritaires quelles qu’elles soient, comme dans le débat national, il n’est pas toujours simple de faire progresser des avancées sociales. Quand tout syndicaliste “doit” défendre chaque acquis social et quand la liberté d’entreprendre est travestie en synonyme de régression sociale, on se demande comment le salariat a pu exister! Il y a 120 ans, le salariat était vu comme une aliénation de la liberté de l’humain par les syndicalistes et c’est Henry Ford a instauré le 1er salaire minimum!


Les personnes (plus) modérées ou affichant un programme politique “progressiste” sont régulièrement maltraitées par leurs confrères syndicalistes ou en interne du MEDEF. Les combats politiques récents semblent caricaturer cette maxime : les combats d’appareil se gagnent par la gauche radicale pour les syndicats salariés et par la droite ultralibérale pour les syndicats patronaux.


Pour dépasser cette situation et retrouver des avancées sociales, la communauté Guildeur s’est proposée plusieurs principes:

  • le code du travail “réel” : nous cherchons des solutions qui fonctionnent sur le terrain au moment où les acteurs en ont besoin. C’est parfois à côté ou à rebours du programme politique, du moment que c’est cohérent avec les objectifs de progrès social et les valeurs des Guildeurs (mettre les liens)
  • une certaine forme de pseudonymat : pouvoir dépasser les clivages qui naissent d’une appartenance syndicale… et désormais du côté de la table de la négociation sociale


Alors, Guildeur doit-il accepter que Geoffroy Roux de Bézieux (MEDEF) affiche son nom de manière visible dans l’espace d'échange? Les membres qui ont préféré conserver leur anonymat vont-ils alors se sentir lésés? Laurent Berger va-t-il collaborer sur des idées et des réponses avec des personnes anonymisées (en attendant les universités Guildeur “déconfinées”). Ont-ils le droit de changer de métier et de positionnement comme Jean -Claude Mailly et que doit-on penser des réponses & conseils qu’ils ou elles avaient fait précédemment?


Quelle confiance accordera un·e syndicaliste sur un conseil au cours d’une négociation sociale que lui donnerait Geoffroy Roux de Bézieux? Et comment Philippe Martinez répondrait-il à une question d’une DRH connue de la communauté avec une proposition en écart avec la ligne politique de la CGT alors que la centrale est confrontée depuis plusieurs décennies à des dissensions internes que ravive toute position “publique” du secrétaire général?


Si l’une de ces grandes figures de la négociation sociale s’affiche publiquement dans Guildeur, comment les autres peuvent-ils éviter d’y être?

Et d’ailleurs, ont-ils le droit de poser une question de novice ou sont-ils forcément experts sur tous les sujets (des influenceurs en parlé Guilder).


Bien sûr, la parade fatale à tous nos arguments est de proposer un compte “officiel” et un compte perso, Sauf qu’à Guildeur, nous voulons des réponses concrètes et pas des réponses “officielles” et nous voulons vérifier l’identité par une (seule) adresse de messagerie professionnelle pour minorer le trolling. Bref, même si c’est tentant Guildeur n’est pas encore prêt pour les comptes “Verified”. Sans rancune, Geoff_42 et Pmrtnz !


Soyons tous anonymes et laissons Guildeur valider en tiers de confiance l’identité réelle des membres. Au mieux, acceptons de conserver l’esprit wikipedia si la réponse apportée à une question est collective et qu’on garde à part la trace des contributeurs sans demander s’ils sont Didier Raoult ou Agnès Buzyn.






En faveur du pseudonymat choisi pour que chacun décide du profil adapté à sa participation


Comme toute plateforme naissante, Guildeur fait face au défi de rassembler une communauté engagée. Nous la voulons productrice d’information et de connaissances utiles à chacun dans son mandat d’élu ou dans sa contribution au progrès social dans l’entreprise. A la différence d’un Wikipedia ou d’un Quora, nous l’espérons également créatrice d’échanges approfondis, lieu de confrontations d’expériences, source d’entraide et, pourquoi pas, de partages étendus au monde physique, au-delà de l’écran qui nous isole autant qu’il nous rapproche.


Cette dimension sociale de l’espace d’échange conduit à plusieurs considérations peu favorables à l’imposition de l’anonymat.


Tout d’abord, imposer l’anonymat est une contrainte et un poids. Cela signifie non seulement de ne pas déclarer son nom, sa fonction ou son entreprise, mais aussi d’éviter que nos contributions ne trahissent cette identité. Cela demande un effort, un soin de tous les instants, en particulier pour ceux qui veulent précisément partager leur expérience, faire état de parcours, d’épisodes, de situations vécues qui seront précieuses pour d’autres. Cela pose également le problème de la modération, et des situations “grises” qu’e les modérateurs Guildeur devront trancher, de la surveillance permanente qu’il faudra exercer afin de garantir l’anonymat systématique.


D’autre part, la reconnaissance de l’identité est pour beaucoup un élément moteur de l’engagement dans une communauté. Evidemment, certains attribuent à leur avatar virtuel une vie autonome, et se soucient peu d’y associer leur identité physique. Pour beaucoup d’autres, il est cependant difficile de dissocier les deux dimensions. Pour ceux-là, ne pas avoir la possibilité de s’afficher “tel qu’on est” est un frein. La reconnaissance par les autres de “qui on est” peut être un puissant activateur d’engagement. Sans cette reconnaissance, on peut avoir le sentiment d’un exercice hors-sol, d’un jeu qui tourne à vide et dont on se lasse.


Enfin, s’il s’agit d’éviter que les personnes dotées d’un fort capital social, du fait de leur parcours ou de leurs responsabilités, n’influencent excessivement les débats et les esprits (ou au contraire déclenchent des réactions de rejet), n’est-il pas plus sain de les laisser dévoiler leur identité s’ils le souhaitent, afin que chacun sache “d’où” ils parlent ? Leur parole pourrait avoir un poids supérieur à celle d’une personne anonyme, mais elles en seront aussi l’otage, dans la mesure où chacun sait à quoi cette influence est due, de quel jeu social ou politique elle procède.


Nous pouvons aussi faire le pari d’un espace où la parole est à la fois libre et civile, où l’on se préoccupe davantage des arguments et des connaissances partagées que du positionnement de chacun. L’anonymat, via un pseudonyme, est un moyen de permettre à chacun de se sentir à la fois libre et protégé dans sa participation à la communauté. Il peut s’agir d’un point de départ dans un parcours qui conduira une personne à dévoiler progressivement des pans de son identité au fil des échanges. Il peut aussi s’avérer inutile, irritant ou démotivant pour d’autres, qui entrent de plain-pied dans le partage de leur identité professionnelle.


Si l’anonymat est effectivement une option désirable, voire même encouragée, l’imposer comme une règle intangible parait excessif. Laissons chacun libre de régler le curseur de son profil public et privé, et faisons confiance à la publicité des échanges (qui eux, sont visibles par tous) pour créer un climat de confiance, plutôt qu’à la dissimulation généralisée de nos identités !


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Ces deux points de vue ne sont pas des positions théoriques. Ils incarnent les points de vue de deux co-fondateurs de Guildeur, Christophe et Philippe. Nous invitons aujourd’hui chacun à participer à ce débat, en commençant par le sondage proposé dans la dernière édition de la newsletter du 1er Mai. Mais ce sujet sera également bientôt proposé dans le nouvel espace d’échange que nous préparons, afin que chacun puisse proposer ses arguments et enrichir le débat.


Crédit image : Tarik Haiga on Unsplas